À gauche, la désunion l’emporte sur l’urgence politique

Le vote sur la loi immigration n’a pas provoqué le sursaut unitaire que certains escomptaient à gauche. L’union est de mise dans la rue, mais elle s’arrête là où les élections européennes commencent. Un paradoxe, alors que le Rassemblement national revendique déjà une « victoire idéologique ». (Article Médiapart du 15 janvier 2024)

Le « sursaut unitaire » n’a pas eu lieu, ou seulement à moitié. Fin décembre, les parlementaires insoumis, socialistes, écologistes et communistes condamnaient gravement le vote de la loi sur l’immigration à l’Assemblée nationale, incluant une forme de préférence nationale. Face à la contamination du macronisme par les idées d’extrême droite, il y avait « urgence absolue » à faire front commun. Les plus optimistes espéraient que les jeux d’appareil qui avaient contribué à l’explosion de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) allaient passer au second plan.

Mais depuis, l’« électrochoc » a fait long feu. Le courrier envoyé par le coordinateur national de La France insoumise (LFI), Manuel Bompard, invitant ses partenaires à se réunir en urgence, est resté lettre morte. Les responsables de LFI, du Parti socialiste (PS), des Écologistes et du Parti communiste français (PCF) ont certes signé l’Appel des 201 contre la loi immigration et défileront ensemble le 21 janvier – et pour certains le 14 janvier, à l’appel des collectifs de défense des sans-papiers – mais, pour l’instant, rien n’indique qu’ils iront au-delà de ce réflexe minimum à gauche face à l’extrême-droitisation.

Les Insoumis tentent encore de pousser à l’union politique. « On n’attend que ça : qu’on puisse enfin rediscuter », assure la députée LFI Aurélie Trouvé. « Il faut manifester ensemble, mais il y a aussi besoin de franchir une nouvelle étape dans l’alternative politique qu’on propose. Il n’y a pas d’autre chemin que de nous regrouper et de reprendre la construction de la Nupes. Je suis disponible pour cette rencontre », réaffirme à Mediapart Manuel Bompard. « Une discussion, c’est quand même le minimum, rien ne justifie qu’on ne soit pas capables, en janvier 2024, de se mettre autour d’une table », abonde le député Génération·s Benjamin Lucas, membre du groupe écologiste à l’Assemblée.

Les députés de la Nupes après l’adoption de la loi immigration à l’Assemblée nationale, le 19 décembre 2023.  

© Photo Xose Bouzas / Hans Lucas via AFP

La formation hamoniste, seule à avoir répondu positivement au courrier de Manuel Bompard, n’a pas encore pris de décision sur son attitude lors des élections européennes de juin 2024, pour laisser du temps à l’hypothèse unitaire. Le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), lui, tend la main à LFI dans une lettre ouverte, considérant le programme de la Nupes suffisant pour s’unir dans un contexte de montée des périls.

« On prend notre part de responsabilité, à notre mesure. Ce n’est pas anodin, si on se retrouve avec un score très important de l’extrême droite aux européennes et qu’il n’y a aucun espoir face à elle », déclare Christine Poupin, porte-parole du NPA. « 2024 sera soit l’année de la grande résignation, soit celle du sursaut, où on se rend compte qu’on ne peut pas être la génération politique qui laisse Le Pen s’installer à l’Élysée », résume Benjamin Lucas.

Le retour des sectarismes 

Mais du côté du PS, des Écologistes et du PCF, l’envie n’est pas là, même si la perspective d’une candidature unique en 2027 est maintenue. Refaire la Nupes n’apparaît pas souhaitable aux yeux des anciens partenaires de LFI, traumatisés par des mois de discorde et d’accusations mutuelles de sabordage.

D’une part, les raisons qui ont conduit à son explosion – l’influence tout en verticalité de Jean-Luc Mélenchon sur la vie de la Nupes, tenue comptable de ses expressions polémiques récurrente, mais aussi des désaccords sur la stratégie de la conflictualisation – n’ont pas disparu. D’autre part, les élections européennes sont considérées comme l’occasion, pour ces partis, de réactualiser le rapport de force issu de la présidentielle de 2022, comme l’a déclaré la tête de liste des Écologiste, Marie Toussaint, sur Sud Radio.

« Il ne faut pas faire des européennes un congrès entre nous, ce n’est pas une élection qui sert à ça », regrette Benjamin Lucas, minoritaire dans son camp. En filigrane, tous pensent bien sûr déjà à la présidentielle de 2027, tantôt avec leurs propres ambitions, tantôt avec celle de désigner un remplaçant à Jean-Luc Mélenchon, cédant en tout cas une nouvelle fois à la maladie du présidentialisme français.

L’heure est à la confrontation entre l’extrême droite et nous. Or ce “nous” n’est pas consolidé. Il subit même des revers. Clémentine Autain, députée LFI

La gauche peine donc à sortir d’une contradiction de taille : alors que son électorat est attaché à l’union et que le Rassemblement national (RN) – qui revendique une « victoire idéologique » avec la loi immigration – a de grandes ambitions pour les européennes – dernier scrutin avec des scores établis nationalement avant la présidentielle de 2027 –, les partis de gauche sont dos à dos.

Pour le politologue Rémi Lefebvre, spécialiste des partis de gauche, « cette situation est emblématique des injonctions contradictoires qui pèsent sur la gauche : c’est à la fois impossible de ne pas se rapprocher, et c’est impossible de refaire la Nupes ». 

Le député socialiste Jérôme Guedj, qui jusqu’à l’été 2023 plaidait pour une liste commune, rejoint le chercheur sur ce paradoxe : « Il y a un front commun du refus face à la loi immigration, c’est une petite victoire, mais ça ne veut pas dire pour autant qu’on a un contre-projet identique sur ce sujet, et la séquence des européennes va sans surprise être une course de différenciation. Elle posera les jalons du malaise qui sera inévitable au lendemain de cette échéance », analyse-t-il.

Les querelles sur les européennes ont d’ailleurs précédé le début de la campagne. Des Insoumis ont critiqué la dénonciation de la « pauvrophobie d’État » par Marie Toussaint (jugeant que la gauche ne lutte pas contre la « pauvrophobie » mais contre la pauvreté), le communiste Léon Deffontaine s’en est pris à Raphaël Glucksmann, pressenti pour prendre la tête de liste socialiste, et nul doute que celui-ci, très critique des Insoumis, ne retiendra pas ses coups à leur égard. Au regard de ces premiers échanges, l’idée de « pacte de non-agression » pour le scrutin de juin semble donc illusoire.

Une incapacité de saisir le moment opportun

Alors que le remaniement gouvernemental n’apporte pas de réponse à l’impasse du second quinquennat d’Emmanuel Macron – privé de majorité absolue à l’Assemblée –, et que le camp présidentiel a brisé le « cordon sanitaire » avec l’extrême droite, la gauche est comme pétrifiée. Le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, est allé jusqu’à laisser la porte ouverte à son entrée au gouvernement si Gabriel Attal l’appelait (« Tout dépend du projet qui est mis sur la table », a-t-il déclaré, comme il l’avait déjà fait en juin 2022).

C’est dire si la gauche, malgré la débâcle annoncée d’un camp macroniste fragilisé par ses 49-3 à répétition, malgré la perte de boussole idéologique de la droite Les Républicains, et en dépit de la lame de fond qui semble porter le RN, est loin de se hisser à la hauteur du moment politique.

« Si nous sommes en bout de course du régime et de la Macronie, c’est que l’heure est à la confrontation entre l’extrême droite et nous. Or ce “nous” n’est pas consolidé. Il subit même des revers »écrit la députée insoumise Clémentine Autain sur son blog.

Le big bang peut venir d’une sorte d’insurrection citoyenne à l’issue des européennes. Jérôme Guedj, député socialiste

En périphérie des partis, où l’inquiétude prédomine, on tente donc encore de redresser le drapeau de l’unité. Vingt-quatre maires de gauche ont lancé un appel à une liste commune aux européennes. « Les états-majors doivent s’affoler. L’abstention risque d’être massive à gauche si nous ne sommes pas unis. Faire 10 % aux européennes, c’est dérisoire par rapport aux enjeux démocratiques, sociaux et écologiques. Quelle crédibilité aurons-nous, plus tard, pour faire l’union quand ça nous arrange ? », alerte l’initiateur de cette tribune, Jean-Yves Lalanne, maire de Billère (Pyrénées-Atlantiques) et membre de la Gauche démocratique et sociale (GDS).

Du côté de LFI, Manuel Bompard se fixe jusqu’au mois de mars pour « regrouper un maximum de composantes et de figures » de gauche. Les états-majors des autres partis pensent déjà l’après. « Concrètement, l’agonie de la Nupes a été tellement longue, progressive, qu’il faudrait vraiment quelque chose de structurant pour que ça redémarre, et que ses composantes aient l’impression qu’elles ont eu gain de cause sur le fonctionnement collectif », note le politologue Rémi Lefebvre.

Jérôme Guedj pense ainsi qu’il faut « inventer quelque chose de nouveau » : « L’alternative ne peut pas reposer que sur les épaules des quatre partis : il faut que la gauche sociale, mouvementiste et les électeurs qui se sentent orphelins s’en mêlent. Le big bang peut venir d’une sorte d’insurrection citoyenne à l’issue des européennes. » Au risque que les divisions se soient, entre-temps, encore accrues.

Mathieu Dejean

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